TOUT SUR CLOCLO
Sa biographie LE JOUET EXTRAORDINAIRE Une vie
commencée en 1939 sur les rives du canal de Suez, une vie menée à trois cents à l'heure entre studios et routes de France et stoppée net, un samedi de mars 1978, boulevard Exelmans à Paris. Un
répertoire qui, du yé-yé au disco, en passant par la pop, la soul et même la country, a fait partie intégrante de la chanson française populaire pendant deux décennies. Une réussite sociale qui a
conduit le rapatrié d'Egypte devenu chanteur à succès, à être également producteur et propriétaire de son propre label discographique, de plusieurs journaux et d'une agence de mannequins. Claude
François, c'est tout cela et l'histoire est connue. Mais aujourd'hui, il est peut-être temps de redécouvrir les chansons qui, de 1962 à 1972, ont permis à Claude François de devenir Clo-Clo, idole,
prototype du chanteur de variétés et symbole du show-business made in France. Installé à Monte-Carlo après des escales à Paris, Nice et au Havre qui ont suivi le départ de la famille d'Ismailia,
Claude François laisse libre cours à son amour de la musique, et du jazz en particulier, en devenant batteur, entre autres, du quartet de Barney Willen (le saxophoniste du film Round Midnight et un
des accompagnateurs de Miles Davis sur la bande originale d'Ascenseur pour l'échafaud). Et c'est toujours en tant que batteur qu'il intègre les Gamblers d'Olivier Despax lorsqu'il arrive à Paris en
1961. Une audition où il avait proposé des reprises de standards de jazz et qui avait reçu un accueil assez froid, lui fait comprendre que le succès passera par le twist, la musique du moment. Les
Gamblers se convertissent donc aux rythmes à la mode et à force de voler, par ses prestations scéniques électriques, la vedette au chanteur, le batteur prend le micro. Au printemps 1962, Claude
François est devenu chanteur. S'il est toujours obsédé par le rythme, il est maintenant musicalement bien loin de ses idoles Miles Davis, Lee Konitz et Gerry Mulligan dont il restera pourtant
toujours fan. Ce printemps voit la sortie de son premier 45 tours, enregistré sous le nom de Koko. Ce "Nabout twist" sera un faux départ, le déclic ne se produisant que quelques mois plus tard avec
"Belles, Belles, Belles". Cette adaptation des Everly Brothers lui ouvre les portes de « Salut les copains », dont les auditeurs font sauter le standard téléphonique lors de sa première diffusion.
Professionnel dans l'âme, il s'entoure très vite d'une véritable et solide équipe : Jean-Jacques Tilché (producteur artistique), Paul Lederman (imprésario), Christian Chevallier (chef d'orchestre),
Roger Roche (ingénieur du son) et Vline Buggy (parolière). Une équipe qu'il organise à la manière du Tamla Motown de Berry Gordy, un de ses modèles. Ces collaborateurs, malgré ses coups de gueule
et le rythme de travail infernal qu'il leur impose, lui resteront fidèles à travers les années. Une fidélité que Claude François leur rend bien, allant même jusqu'à se faire pardonner à l'avance,
par cadeaux interposés, les tensions à venir en studio d'enregistrement ou en tournée. UNE MACHINE À COLLECTIONNER LES RECORDS Le succès de "Belles, Belles, Belles", confirmé par celui de "Moi je
pense encore à toi", une équipe rodée en place, la machine Claude François est lancée et collectionnera les records pendant quinze ans. Records d'affluence durant les tournées marathon, records de
crises d'hystérie sur le public féminin et adolescent à chacune de ses apparitions, records de vente aussi. Des ventes qui perdurent aujourd'hui, lui permettant de toujours figurer parmi les plus
gros vendeurs de disques de l'Hexagone, vingt ans après sa disparition. Mais nous n'en sommes pas encore là ce 18 décembre 1962 où, accompagné par les Gamblers, il foule pour la première fois les
planches de l'Olympia, en avant-programme de Dalida et des Spotnicks. Et pour une première, c'est une réussite. 1963, Claude François poursuit sur sa lancée avec "Marche tout droit", suivi du slow
de l'été "Pauvre petite fille riche". Avril voit son retour sur la scène de l'Olympia pour le spectacle « Les idoles des jeunes », aux côtés de Sylvie Vartan. Une collaboration qui se prolonge
durant la désormais traditionnelle tournée d'été. À l'automne, il élargit son public grâce à "Si j'avais un marteau", bien qu'il ait déjà été popularisé par Trini Lopez, et à un morceau de
circonstance "En rêvant de Noël"... L'année s'achève en fanfare : en dix-huit mois, Claude François est passé de l'anonymat à la tête des hit-parades et reçoit deux disques d'or lors de son
"Musicorama". Pour alimenter la machine, Claude François est en permanence à l'écoute de ce qui se fait ailleurs, principalement aux Etats-Unis. Il s'est même fait fabriquer une antenne spéciale
qui lui permet de capter les radios anglaises et de découvrir ainsi, avant tout le monde, les tubes anglo-saxons encore totalement inconnus en France. Lorsqu'il en a acquis les droits d'adaptation,
son équipe se met au travail, Claude intervenant dans les arrangements, afin de donner sa patte et sa couleur à ces morceaux venus de partout. C'est ainsi qu'"Everyday I Cry" devient "Chaque jour
c'est la même chose" (avant de devenir "Tu peux préparer le café noir" pour Eddy Mitchell quelques années plus tard) début 1964. Il sera rejoint dans les hit-parades en mars par "Petite mèche de
cheveux". Devenu un pilier des émissions de variétés radio et télé, abonné aux couvertures des magazines, Claude François frappe une fois encore très fort avec un autre slow nostalgique "J'y pense
et puis j'oublie". Ce thème impose son côté romantique et sombre, alors que le public est plus habitué à son côté trépidant que l'on retrouve à nouveau dans "Dis-moi quand". Ces nouvelles chansons
rythmeront la tournée estivale en compagnie du bien nommé "De ville en ville". À la rentrée, Claude présente le tendre "Donna Donna", un traditionnel yiddish, adapté d'après la version des Everly
Brothers qui aura comme compagnons de 45 tours "Du pain et du beurre", "Les cloches sonnaient" et "Je sais", un des morceaux qui lui tient le plus à coeur bien qu'il n'ait jamais remporté de succès
auprès du public. Sur scène, Claude François devient une figure de légende qui, après avoir peaufiné ses disques en studio, met toute son énergie à leur donner vie devant son public. Cette énergie,
on la retrouve dans l'album live enregistré en ce mois de septembre 1964 à l'occasion de son premier passage en tête d'affiche dans le music-hall du boulevard des Capucines et intitulé très
simplement A l'Olympia. En deux ans de carrière, Claude François est devenu une idole des jeunes au même titre que Johnny Hallyday et c'est en vedette confirmée qu'il attaque l'année 1965, avec la
sortie de "Tout ça, c'était hier". L'été, lui, est bercé du rythme langoureux de "Quand un bateau passe", une composition de Burt Bacharach. "Silhouettes" par contre est l'adaptation d'un standard
américain popularisé par les Diamonds dans les années 50. Pour l'automne, Claude nous offre une chanson originale : "Même si tu revenais", pour laquelle il a collaboré avec Bernard Kesslair et
Jacques Chaumelle. L'enregistrement, sous la baguette de Les Reed, a eu lieu à Londres, plus "swinging" que jamais en cette année 1965. Mais on revient vite aux adaptations, en particulier avec "Je
t'aime trop toi", version française du tube de Sonny and Cher "I Got You Babe". LES CLAUDETTES POUR UN SPECTACLE TOTAL Pour celui que maintenant on appelle Clo-Clo, surnom que lui a donné le
photographe Jean-Marie Périer, l'année 1966 démarre avec l'adaptation d'un titre du roi de la country Buck Owens, "Je tiens un tigre par la queue". Mais sur le même super 45 tours, Claude François
joue l'alternance en y plaçant le titre original "Mais combien de temps", écrit avec sa fidèle parolière Vline Buggy. Retour aux tubes anglo-saxons dès le printemps avec l'amusant "Jouet
extraordinaire", qui lui permet de toucher le public enfantin. Dans un autre registre, il adapte un titre des Walker Brothers qui sous sa plume devient "Mais n'essaie pas de me mentir". En avril,
il participe à la photo historique réalisée par Jean-Marie Périer pour Salut les Copains et qui réunit toutes les vedettes de la chanson autour de Johnny et Sylvie, qui fêtent leur premier
anniversaire de mariage. Pour l'été, Claude s'attaque à un nouveau défi avec "I Fought the Law" du Bobby Fuller Four, qui devient "J'ai joué et puis j'ai perdu", ce qui est loin d'être son cas. Et
si dans la foulée, il chante "Chacun à son tour", dur d'y voir un titre autobiographique puisqu'il truste les premières places des hit-parades depuis maintenant trois ans. L'étape suivante sera
doublement placée sous les couleurs de la bannière étoilée : d'abord par sa reprise du motownien "Reach Out, l'll Be There" des Four Tops transposé en "J'attendrai" ; ensuite avec l'arrivée de
quatre danseuses sexy, directement inspirées des show girls, qui vont dorénavant l'entourer dans toutes ses prestations scéniques. La présence des Clodettes à l'Olympia du 8 au 25 décembre 66 donne
définitivement au show des allures de spectacle total, de grand show à l'américaine, où rien n'est laissé au hasard, de la place des riffs des cuivres à la propreté des chaussures des musiciens. Et
le chanteur, qui sanctionne chaque fausse note d'un « t'es viré » lancé au musicien fautif, termine son spectacle en passant derrière la batterie pour un phénoménal solo. Ce solo est l'apothéose de
deux heures de chant, de danse, de mise en scène sans le moindre temps mort. Tout en chantant "Sur le banc 21", en mars 67, il occupe les ondes avec un autre standard de chez Tamla Motown, "Tout le
monde a besoin d'amour", également puisé dans le répertoire des Four Tops. Fou des mélodies américaines et du rhythm'n blues, Claude François lorgne également du côté de la pop anglaise comme en
témoigne son "Qu'est-ce que tu deviens ?", repris également par les Herman's Hermits. SUR LE MODÈLE TAMLA MOTOWN Pour l'été, il revient à la soul, en créant "Dans une larme" et "Mais quand le
matin" composé par Eric Charden. En cinq ans, Claude François s'est hissé au sommet de la variété française et cette réussite est symbolisée par la création, sur le modèle de Tamla Motown bien sûr,
de son label : les disques Flèche. Ici aussi, il a ¿il à tout, du choix du mobilier et du papier à lettres à la création du logo. Il s'occupe de tout, décide tout. Il engage personnellement tous
ses collaborateurs, les virant avec de grands éclats de voix à la moindre bévue, pour les réintégrer dans l'heure. Les débuts sont grandioses : la première réalisation du label Flèche est en effet
"Comme d'habitude". Si ce cadeau de rupture n'a pas été un tube à sa sortie française, il atteindra par contre le statut de standard planétaire après qu'il soit devenu "My Way" sous la plume de
Paul Anka. Frank Sinatra, Elvis Presley et les Sex Pistols se sont entre autres approprié à tour de rôle cette chanson de légende. À un point tel que tous les hommages télévisuels rendus lors de la
disparition de Sinatra l'étaient au son de "My Way". Et en 1995, "Comme d'habitude" a raflé au "Boléro" de Ravel le titre de thème français le plus interprété dans le monde. Mais avant d'atteindre
ce statut, Comme d'habitude est plus modestement le titre leader d'un album qui comprend également "Ce soir je vais boire", "Pardon" et "Ma fille". Le 28 janvier 1968, Claude François est la
vedette du show télévisé "Studio 102" où il partage des duos avec Sandie Shaw, Cliff Richard et Diana Ross & The Supremes. Au printemps "Jacques a dit", suivi d'une tournée italienne et d'une
autre à travers l'Afrique, lui permettent de poursuivre sa carrière sans avoir à souffrir du mois de mai qui secoue la France. Même si les temps changent, même si le super 45 tours quatre titres
est supplanté par le simple deux titres, Claude François continue à produire à la même cadence effrénée. En effet, le contrat de distribution qu'il a conclu pour les disques Flèche l'oblige à
fournir deux albums nouveaux par an, livrés à date fixe, sous peine de perdre son avance de droits. À l'automne, avec l'arrivée dans son équipe de Jean-Pierre Bourtayre, il inscrit à son palmarès,
en compagnie de Vline Buggy et Yves Desca, "Avec la tête, avec le coeur", une composition originale. Du côté des adaptations, Claude présente des reprises de tubes anglais avec "Eloïse" et "Reste
", ou belge avec "Rêveries". Côté scène, le nouveau répertoire est présenté avec moult effets psychédéliques qui déchaînent encore plus, si cela est possible, son public. Dorénavant entouré d'une
troupe de vingt-cinq personnes, Claude François sait à chaque fois galvaniser l'audience, avec la complicité des désormais très déshabillées Clodettes. LE CHANTEUR ET L'HOMME D'AFFAIRES En cette
époque charnière, entre 1968 et 1969, il commence à diversifier son choix de chansons avec des thèmes comme ceux des titres "Le temps que j'arrive à Marseille" (adaptation d'un morceau de Jim Webb
avec un texte symbolique qu'il signe lui-même), "Dans les orphelinats" ou encore "Les moulins de mon c¿ur" sur une musique que Michel Legrand a composée pour le film L'affaire Thomas Crown. Si
l'automne 69 est rythmé par "Un monde de musique", "Tout éclate, tout explose" ou encore "Menteur ou cruel", l'hiver lui est marqué par son retour à l'Olympia. En effet, ces trois dernières années
Claude François a privilégié les tournées marathon, écumant la France du nord au sud, d'est en ouest, mais sans se poser à Paris. Ce « retour » flamboyant marque la fin de ces sixties qui l'ont vu
passer du stade d'obscur percussionniste à celui de chanteur à succès au fan-club comptant 50 000 membres, pas encore dénommés Favinettes et Favinets. Et si les Parisiens ont dû l'attendre, ils ne
seront pas déçus par le show. Après une première partie composée de C. Jérôme, les Charlots et Dany, il retrouve l'orchestre Les Flèches dirigé par Jean-Claude Petit, le choeur des Fléchettes et
bien sûr les Clodettes, symbole de l'érotisme soft version mixte, en blanc et black pour un spectacle où les chansons s'enchaînent sans laisser de place aux applaudissements ! Histoire de bouder la
boucle des sixties, Claude François attaque l'année 70 avec "Une petite larme", dont la création française est due aux Gam's qui furent ses premières choristes dès 1963. Cette décennie qui démarre
est celle qui va voir l'homme d'affaire prendre de plus en plus de place aux côtés du chanteur. Le jeune père de famille (Claude junior est né en 1968, Marc en 1969) va en effet commencer à
diversifier ses activités : la presse avec Podium et plus tard Absolu ; la production télé dès 1972 avec l'émission "Avec le c¿ur" (en compagnie de Michel Drucker) et même la parfumerie. Mais
l'empire a des pieds d'argile, et si le chanteur ne veut s'entourer que des meilleurs, le chef d'entreprise a, lui, une conception particulière du management. En effet, il dirige sa société selon
le principe de Peter : pour garder prise sur ses collaborateurs, il leur donne un poste au-dessus de leurs capacités. Cette gestion très personnelle, associée à ses dépenses inconsidérées et à un
contrôle fiscal particulièrement sévère, oblige le chanteur à rester au top pour alimenter financièrement l'édifice. Tout en recherchant comme à son habitude le tube et l'efficacité, Claude
François, le fan de rhythm'n blues, se fait plaisir en enregistrant en 1971 et pour la première fois dans le saint des saints, le studio Motown, à Detroit. Alors que "Chaque jour à la même heure",
"C'est de l'eau, c'est du vent", "Le monde est grand, les gens sont beaux" sont enregistrés à Londres pour les play-back musicaux et à Paris pour les voix, "C'est la même chanson", reprise des Four
Tops, est enregistrée dans les lieux mêmes de sa création, avec les musiciens et choristes officiant sur l'original. Si cette visite à Detroit déçoit l'esthète par la vétusté des lieux et le
showman par le manque de glamour au quotidien de son mythe, la chanson devient le tube dont les disques Flèche ont tellement besoin. Avant cette courte aventure américaine, il avait terminé l'année
70 en enregistrant "Parce que je t'aime mon enfant" (qu'Elvis a adapté en "My boy"), "Fleur sauvage", "Si douce à mon souvenir" et "Diggy liggy lai et diggy liggy lo". Ces deux derniers titres plus
particulièrement destinés aux enfants lui donnent l'idée d'un album qui leur serait entièrement consacré. Si 1971 a des couleurs soul avec le déjà cité "C'est la même chanson", l'année est
également teintée de pop british avec "Il fait beau, il fait bon", titre puisé dans le répertoire de Roger Greenaway et Roger Cook. En 1972, le côté scène voit le traditionnel passage à l'Olympia
remplacé par une tournée sous chapiteau à travers toute la banlieue parisienne. Côté disques, le rhythm'n blues Tamla est à nouveau au rendez-vous avec "Stop, au nom de l'amour", composé par le
trio Eddie Holland-Lamont Dozier-Orian Holland pour les Supremes de Diana Ross. Mais cette nouvelle reprise côtoie les originaux "Quand l'épicier ouvre sa boutique" et "Viens à la maison, y'a le
printemps qui chante" qui inaugurent un nouveau registre pour Claude François et qui pour nous clôturent cette anthologie des dix premières années qui ont vu l'émergence et l'installation au sommet
des hit-parades du chanteur, mais aussi du mythe Clo-Clo.
